Sighet est une petite ville à côté de Berlin: nous ne pouvons pas nous permettre de nous diviser, de fragmenter nos mémoires, et il serait atroce de banaliser celle des voisins pour mettre en exergue la nôtre, car lorsque la justice ne parvient pas à devenir mémoire, seule la mémoire peut devenir justice. Ana Blandina
Une ville frontière
Sighetu Marmaţiei (Sighet) est une petite ville du Nord de la Roumanie frontalière de l’Ukraine. Sa position géographique lui a valu de connaître plusieurs occupations. De 1570 à 1733, le comté et la ville firent partie de la Principauté de Transylvanie, d'abord indépendante, ensuite vassale de l'empire d' Autriche. Après 1733, le comté revint à la Hongrie au sein de l'empire austro-hongrois. Sighetu Marmaţiei fut un centre culturel à la fois roumain, ukrainien et juif ashkénaze. La communauté juive y a de vifs souvenirs liés à la famille Teitelbaum et au Hassidisme. Lors du partage en 1918 du Maramures entre la Tchécoslovaquie et la Roumanie à l’issue de la Première Guerre Mondiale, Sighet échut à cette dernière.
Alliée au 3e Reich durant la Seconde Guerre Mondiale, la Hongrie reprit le Maramures aux Tchécoslovaques en accord de 1939 (accord de Munich) et aux Roumains en 1940 (Diktat de Vienne). De 1941 à 1944, plus de 20.000 juifs de Sighet furent envoyés à Auschwitz par les autorités hongroises dont le futur prix Nobel de la Paix Elie Wiesel. Les troupes roumaines et soviétiques libérèrent la ville fin 1944 et le Traité de Paris (1947) rendit la ville aux Roumains.
Maison natale d'Elie Wiesel
Dans les années 1946-1989,le régime communiste et sa police politique, la Securitate firent de la vieille prison préfectorale austro-hongroise un mouroir pour détenus politiques et d'opinion où périt une partie de l'élite intellectuelle et politique de la Roumanie parlementaire d'avant-guerre, dont l'ancien premier ministre démocrate Iuliu Maniu et l'historien et homme politique Georges Bratianu (tous deux sont décédés en 1953). Après la chute de la dictature, fin 1989, la prison est devenue un « Mémorial des Victimes du Communisme », reconnu comme « Lieu de Mémoire de l'Europe », comme celui d'Auschwitz et celui de la Paix en Normandie. Ce Mémorial jouxte le monument aux victimes de la Shoah et de nombreuses commémorations se font simultanément.
Carte des lieux de répression/extérmination de la Roumanie
L’avènement du Parti-Etat
Pour assurer l’avènement du communisme, les dirigeants de la Roumanie entreprennent dès 1947, la destruction des trois partis politiques roumains traditionnels (national-paysan, national-libéral et social-démocrate) et installent la dictature du parti unique, le parti- Etat. La rafle de juillet 1947 qui vise les responsables du Parti National Paysan vise à les juger pour trahison. Le Parti Libéral se met lui-même en sommeil sans pour autant éviter des arrestations massives parmi ses membres. En février 1948, le Parti Ouvrier Roumain, créé par la fusion Parti Communiste Roumain et du Parti Social Démocrate scelle le sort de la Roumanie jusqu’à la Révolution de 1989. Les leaders socialistes du PSD hostiles à la fusion sont accusés de haute trahison et certains d’entre-eux meurent en prison comme Ion Flueras, George Grigorovici et Ene Filipescu.
Parallèlement le décret 221 du 30 août 1948 crée la Direction Générale de la Sûreté du Peuple, la trop célèbre Securitate. Son rôle était de « défendre les conquêtes démocratiques et de garantir la sécurité de la République Populaire de Roumanie contre ses ennemis de l’intérieur et de l’extérieur ». Par « Défense des conquêtes démocratiques », il faut bien sûr entendre maintien des communistes au pouvoir.
Le bloc cellulaire vue du rez-de-chaussée
La Securitate, une initiative du grand frère soviétique
Selon un processus entamé dès l’automne 1944 par l’infiltration de communistes au sein du ministère des affaires intérieures, un groupe de conseillers, officiers en poste au sein du ministère soviétique pour la sécurité de l’Etat, dirigé par le général Dimitri Guéorguiévitch Féditchkine préside à la réorganisation de la sûreté de la jeune république. La DGSP est confiée au général-lieutenant Pintilie Gheorge, de son vrai nom Pantelei Bodnarenko, d’origine ukrainienne tandis que deux autres agents soviétiques Alexandru Nicolski (en réalité Boris Grünberg, officier du NKVD depuis 1940 et originaire de Bessarabie) et Vladimir Mazuru (Ukrainien, né en Bucovine du Nord) sont nommés adjoints avec le grade de général-major.
En février 1949, 3549 personnes travaillent pour la Securitate dont 64% d’ouvriers et 2% d’intellectuels. En 1951, ce nombre va passer à 15280 employés, recrutés principalement en raison de leur origine sociale et de leur implication dans la lutte des classes. Entre 1951 et 1964, la DGSP va ensuite mettre en œuvre les directives du comité central du Parti visant à liquider tous les adversaires potentiels du régime. La rétention administrative, sans justification juridique et la rééducation par le travail conduisent plusieurs centaines de milliers de Roumains vers l’humiliation et la mort.
Après l’amnistie générale de 1964, la propagande officielle ne fait pas état de détenus politiques mais de détenus de droit commun embastillés pour…complots, propagande contre le régime, agissements contre l’ordre social, etc… C’est à partir des années 80, que la DGSP va entamer un nouveau programme d’endoctrinement fondé sur la délation, une censure stricte et un démantèlement de l’entourage des principaux dissidents.
Les corps suppliciés des frères Susman
Sighet au cœur du système concentrationnaire
La prison de Sighet a été bâtie en 1897 par les autorités austro-hongroises, à l’occasion de l’anniversaire du « premier millénaire hongrois ». Après 1918 elle a fonctionné en tant que prison de droit commun. Après 1945, c’est par Sighet que se faisait le rapatriement des anciens prisonniers et des anciens déportés dans l’URSS. En août 1948, elle devient un lieu de détention pour un groupe d’étudiants, d’élèves et de paysans de Maramures, dont certains vivent encore de nos jours, à Sighet. Le 5 et 6 mai 1950, plus d’une centaine de notables venant de tout le pays – des anciens ministres, académiciens, économistes, militaires, historiens, journalistes, politiciens – ont été emprisonnés à Sighet. Certains d’entre eux étaient condamnés à des peines sévères, tandis que d’autres n’avaient même pas été jugés. La plupart d’entre eux avaient dépassé le cap de la soixantaine. En octobre-novembre suivants, environ 45-50 évêques et prêtres catholiques et romano-catholiques ont été amenés à Sighet. Le pénitencier était considéré comme une « unité spéciale de travail », connue sous le nom de « la colonie Danube ». En réalité, il était tant un lieu d’extermination des élites du pays qu’un lieu sûr, d’ou on ne pouvait pas s’échapper.
Les vêtements de Traian Marinescu Geagu, étudiantexécuté par la Securitate dans la nuit du 4 février 1950
Des conditions de détention extrêmes
Les détenus vivaient dans des conditions insalubres. On les nourrissait d’aliments immangeables et on leur avait interdit de s’allonger, pendant la journée, sur leur lit des cellules dépourvues de chauffage. Ils n’avaient pas la permission de regarder par la fenêtre (ceux qui refusaient d’y obéir étaient renvoyés dans la « noire » ou dans la « sombre », des cellules de type carcéral, non éclairées). Plus tard, des volets ont été ajoutés aux fenêtres, de sorte que seul le ciel pouvait être entraperçu. L’humiliation et la raillerie faisaient partie du programme quotidien d’extermination. En 1955, à la suite de la Convention de Genève et de l’admission de la Roumanie communiste (la RPR) dans l’ONU, une amnistie a eu lieu. Certains détenus politiques des prisons roumaines ont été libérés, d’autres transférés à d’autres endroits, y compris assignés à résidence. A Sighet, 52 détenus sur les 200 que comptait la prison étaient morts. La prison de Sighet est redevenue une prison de droit commun. Toutefois, aux lendemains de cette transformation, on y rencontre encore des détenus politiques, surtout « de passage » vers l’hôpital psychiatrique sis dans la même localité. En 1977 la prison a été désaffectée ; depuis, elle a successivement été fabrique de balais, dépôt de sel et, enfin, ruine abandonnée.
Le cortège des suppliciés, sculpture mémorielle érigée dans la cour de promenade de la prison
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