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L'actualité culturelle de la mémoire et du patrimoine

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L’expérience de Pitesti, quand l’homme s’attaque à l’âme

A une centaine de kilomètres de Bucarest, l’architecture de la ville de Pitesti traduit une forte activité industrielle. C’est d’ailleurs pour son usine Renault-Dacia que la ville est surtout connue, le principal centre de production de la marque au losange étant situé à quelques kilomètres, sur la commune de Colibaşi. DSC06897.JPG
Le monument aux victimes du totalitarisme en Roumanie érigé à Pitesti
De l’expérimentation sociale  à la destruction mentale
Mais au détour d’une rue ordinaire, bordée de « bloc » (la partie visible de l’immobilier  communautaire), apposée sur ce qui est maintenant un bâtiment abritant une entreprise de construction, on peut voir une plaque aux caractères inégaux qui rappelle aux passants quelles horreurs ont abrité ces murs. A partir des années 1940, prenant modèle sur les Chinois et les Soviétiques, les communistes roumains mettent en place une politique de destruction systématique de l’ordre social et, dans leur quête de « l’homme nouveau », se livrent à une expérimentation de déstructuration mentale que l’Histoire retiendra sous le nom d’ « expérience de Pitesti » ou « phénomène Pitesti ». Ayant mené une expérience de torture ciblée dans la prison de Suceava, la soumission des détenus qu’ils constatent après quelques mois les encourage à poursuivre leur expérimentation sur une plus grande échelle.
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Durant la période 1945 – 1964 ce bâtiment a été la prison de détenus politiques anticommunistes. Ici, on a appliqué pour la première fois dans le Monde le 6 décembre 1949, « l’expérience de Pitesti, la rééducation par la torture ».
Ainsi débute ce que l’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne a décrit comme « la barbarie la plus  terrible du monde contemporain ».  Sous les ordres de Petre Groza, chef du gouvernement roumain, et afin de permettre l’hégémonie du Parti Communiste sur des bases plus solides, une politique de répression est mise en œuvre. L’expérience de Pitesti en fait partie intégrante et peut contribuer à expliquer la particularité du communisme roumain.
Génération sacrifiée
Le bagne de Pitesti est choisi en raison de sa position géographique par rapport à la capitale mais également pour ses accès facilement contrôlables. Le fondement de l’expérience est d’associer une méthode à un objectif. Alors que l’objectif initial de la répression est de détruire toute opposition sans distinction politique, ethnique ou religieuse, à Pitesti, il faut, selon Radu Clit, (membre du Laboratoire de Psychopathologie psychanalytique des atteintes somatiques et identitaires (LASI) - Université Paris X Nanterre) « casser les attitudes anticommunistes majoritaires en Roumanie après l’installation du régime de type soviétique par l’Armée rouge ».  Le règne sans partage devient la règle et le nouvel ordre ne peut tolérer ni mixité sociale ni héritage politique autre que celui préconisé par les « révolutionnaires ». En choisissant d’annuler toute différence de classe, le ciblage répressif se fait plus précis et c’est tout une génération apte à choisir (son camp) qui va être emprisonnée au prétexte le plus souvent fumeux de « complot contre l’ordre social ». Le but étant de transformer des opposants en…partisans grâce, comme le décrit Stéphane Courtois (chercheur au CNRS) « une ingénierie psychologique » assez poussée.
 

 

Extrait de l’interview de Stéphane Courtois dans le cadre du projet « l’expérimentation de Pitesti, le génocide des âmes »
 
 
L’arrachage des masques  
La « rééducation » se déroule en quatre étapes  qui visent à « faire tomber le masque » de l’opposant et obéit à des critères stricts :
1-Se démasquer par rapport à l’extérieur, rendre compte des activités supposées hostiles au régime pendant la période précédant l’arrestation, et cachées aux enquêteurs de la DGSP (la Securitate). A ce stade, la torture est l’un des procédés utilisés pour arriver rapidement à un aveu et placer le détenu dans une position de soumission.
2. Se démasquer par rapport à l’intérieur, à savoir par rapport à la prison, faire part des informations obtenues de la part des autres détenus, ou de la coopération avec eux, ou dévoiler des accointances avec des geôliers ou un enquêteur. Le détenu devient lui-même un élément du processus.
3. Se démasquer par rapport à soi-même. C’est une étape essentielle car elle fait appel à l’intime et aux croyances. Elle abolit les valeurs traditionnelles d’éducation en préconisant le reniement de la Foi et le rejet de la structure familiale. La torture physique et l’humiliation vient en appui des aveux car il s’agit de crédibiliser le récit.
4. Devenir le rééducateur de son meilleur ami, changer la place de victime avec celle de tortionnaire. Une étape difficile à franchir pour les détenus mais qui est essentiel dans le processus car elle valide la confiance retrouvée et conditionne  la libération. Cette dernière étape est ressentie comme la plus cruelle comme elle scelle définitivement un point de non-retour au-delà duquel l'individu, ayant commis l'irréparable d'un point de vue moral, n'a plus d'autre solution que le suicide ou l'adhésion.
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Des anciens détenus reviennent régulièrement sur les lieux pour témoigner © Raluca  Nicula  Advarul  3 octobre 2010
 
Au cœur d’un système
L’expérience de Pitesti a été étendue aux prisons de Gherla et Targu Ocna.  Entre 1500 et 2000 étudiants ont ainsi été « rééduqués ». 64 y ont laissé leur vie, plus d’une centaine sont sortis des geôles avec des séquelles considérables et des traumatismes profonds. Ses effets post-traumatiques n’ont été connus que très tardivement tant les souffrances endurées étaient indicibles et hors du champ de la compréhension ordinairelink. Les victimes n’ont pu véritablement se livrer qu’après la révolution de 1989 à l’exception notable de Paul Gomalink qui a publié (entre autres) Les chiens de la mort ou la passion selon Pitesti en 1981 en France. Cette destruction systématique de l’être humain n’est pas sans rappeler une autre initiative communiste de rééducation qu’ont eu à subir les prisonniers de l’armée française aux mains du Vietminh  jusqu’en 1954. Dans un pays qui avait eu sa révolution en 1789, eux-aussi ont du patienter un certain nombre d’années afin que justice leur soit rendue dans un film documentaire. Comme les damnés de Pitesti, le seul accès à leur souffrance a été de libérer leur parole. De faire, en quelque sorte, le travail inverse même si leur qualité de militaire de carrière les a, pour la plupart, préservé d’une déstructuration totale. Une initiative que l’on doit à l’établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD) link et à la chaîne Histoirelink qui ont pu relayer, grâce à un travail de plus de six mois et la mise en œuvre de moyens techniques considérables, les initiatives de  l’Association Nationale des Anciens Prisonniers Internés Déportés d’Indochine (ANAPI) qui jusque-là restaient confinées à un cercle restreint de sympathisants. link
La bande annonce du film « Face à la Mort » de Marcela Feraru – Disponible sur www.boutique.ecpad.fr
   
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